Economie

RELANCE DE L’ECONOMIE CONGOLAISE : Deogratias Mutombo optimiste si l’on brise les résistances aux réformes

 

Après les élections générales en République Démocratique du Congo (RDC), les grands équilibres sont en voie de se rétablir et pour ce faire, il y a l’exigence d’une grande discipline dans les politiques publiques. La Banque Centrale du Congo (BCC) a ainsi un rôle-clé à jouer dans la réussite des réformes en cours. Deogratias Mutombo Mwana Nyembo, Gouverneur de cette institution, est conscient qu’il faut briser les résistances aux réformes pour faire de la fiscalité l’arme-clé du Gouvernement de la République dans la mobilisation des ressources afin de renflouer les caisses de l’Etat. C’est avec lui que Géopolis Hebdo entame aussi la réflexion sur les transformations nécessaires du Trésor public en Service financier autonome. Interview exclusive.

 

Géopolis Hebdo (GH) : Monsieur le Gouverneur, la Banque Centrale du Congo est l’autorité monétaire et pourtant, on vous sent intéressé par la politique fiscale du pays, pour quelle raison ? Est-ce que votre rôle de caissier de l’Etat pèserait-il sur vos missions ?

Deogratias Mutombo Mwana Nyembo (DMMN) : La mission principale de la Banque centrale du Congo, Institut d’émission, c’est de maintenir la stabilité et la situation générale des prix. Ça c’est important. Maintenir la stabilité et la situation générale des prix signifie aussi, préserver le pouvoir d’achat de la population. Nous sommes aujourd’hui au-delà de 80 millions d’habitants, c’est important de savoir que maintenir ou préserver la stabilité du pouvoir d’achat de 1 million ou 2 millions, voire de 90 millions d’habitants, c’est différent. Nous avons cette responsabilité de maintenir d’un grand nombre d’habitants comme chez nous, c’est une mission très importante. Il faut toute la responsabilité nécessaire pour le faire. Donc, il faut tenir d’abord compte du nombre de la population. Si vous ne préservez pas la stabilité du pouvoir d’achat d’un nombre d’habitants, vous devrez être responsable du désastre socio-économique que vous causerez sur un grand nombre d’habitants.

Maintenant, ce qu’il faut savoir, ce que la Banque centrale, autorité monétaire, n’est pas l’autorité fiscale ! Mais son action est influencée par la politique fiscale. Ça vous devez le savoir. Si celle-ci n’est pas en mesure d’alimenter le Budget de l’Etat en ressources nécessaires pour financer, et le fonctionnement, et les investissements publics du Gouvernement, la Banque centrale doit être appelée exclusivement à financer le déficit public. Le financement du déficit est nocif pour la stabilité générale des prix et le pouvoir d’achat de la population. C’est pourquoi, nous, en tant qu’autorité monétaire, nous sommes tout le temps appelés à parler de la politique fiscale. Vous savez que dans les pays colonisés comme chez nous en RDC, quand Léopold II avait pris possession du Congo vers les années 1800, pour financer les infrastructures, le Roi des Belges est allé emprunter de l’argent à l’extérieur du pays. Malheureusement dans notre mental, nous pensons que pour financer les infrastructures il faut nécessairement aller emprunter à l’extérieur.

Alors qu’on peut financer les infrastructures avec la fiscalité. On doit la créer, ce n’est même pas on peut ! Mais seulement, si nous sommes en déficit pour financer les infrastructures, nous pouvons recourir à l’emprunt extérieur. Lorsqu’on fait un programme économique, il faut miser sur les ressources internes. Les Etats-Unis d’Amérique, lorsqu’ils font leur programme économique, ne misent pas sur l’apport extérieur. La Corée du Sud mêmement. Idem pour la France. Mais c’est seulement lorsqu’on se rend compte que dans l’exécution du programme dans ses différents axes qu’il y a un gap financier négatif, il faut recourir à l’emprunt extérieur. Généralement, ces pays ci-haut cités recourent à l’emprunt intérieur d’abord. Vous voyez ça ? Et c’est après que l’on peut recourir à l’emprunt extérieur. C’est rarement de voir les pays occidentaux recourir à l’emprunt extérieur. Mais nous les Africains, du fait de cette culture coloniale qui nous colle à la peau et qui a été inculquée par le colonisateur, nous pensons que pour construire une route, des bâtiments publics, pour investir dans des infrastructures, il faut seulement l’argent de l’extérieur, c’est ça l’erreur que nous commettons. Mais dans tous les cas, quand nous finançons un déficit, que ça soit pour le fonctionnement, que ça soit pour les investissements, ce n’est pas bon, parce que c’est un financement qui induit un déséquilibre entre les biens et services produits dans l’économie et la masse monétaire qui est insufflée par l’économie. Cela peut créer un déséquilibre qui débouche sur le taux d’inflation et la dépréciation monétaire.

C’est pourquoi, nous sommes appelés, nous Banque centrale, à parler souvent de la fiscalité. Parler de la fiscalité, ce n’est pas seulement pour se plaindre quand il y a déficit mais c’est également pour sensibiliser les autorités sur les enjeux qu’il y a à avoir une politique fiscale efficace parce que, l’arme première de tout Etat, c’est sa politique fiscale. Et aujourd’hui, vous savez que du fait de la fraude fiscale, du fait de la fuite des flux financiers, le pays perd énormément d’argent. Selon les analyses des spécialistes, la RDC perdrait environ 10 milliards de dollars américains chaque année. Alors que notre Budget enregistre un montant toujours inférieur à 5 milliards de dollars américains. Voyez-vous cela ?

Quand le Chef de l’Etat (Ndlr : Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo) parle de 15 ou de 25 milliards de dollars américains qui prennent une destination inconnue ou volatilisés dans la nature, il n’a pas tort. Aujourd’hui, quand vous regardez l’évolution de nos finances publiques, une moyenne d’environ 350 millions de dollars mensuelle, une moyenne de plus ou moins 4,5 milliards de dollars annuelle, c’est insignifiant parce que cela ne représente qu’à peine 7 à 8 % de la richesse nationale, le Produit intérieur brut (P.I.B.), alors qu’un pays, pour être en mesure de financer ou d’offrir à son public des services minimums, doit mobiliser au minimum 20% de sa richesse nationale. Nous nous sommes aujourd’hui en train de réaliser moins de 10%. Pour placer le pays sur le chemin de l’émergence économique, il est demandé que le pays consacre au moins 30% des recettes fiscales à l’investissement public de manière à attirer les investisseurs privés nationaux comme étrangers. Si vous regardez l’évolution des recettes fiscales affectées à l’investissement public, nous ne pouvons que pleurer. C’est même inexistant.

Que pensez-vous de ceux qui pensent, c’est même l’une des réformes majeures pour pouvoir booster l’économie congolaise, qu’il faut faire du Trésor public une institution financière ? Quelle est votre lecture de cette réforme si jamais elle est appliquée ?

Vous savez, d’abord ça s’appelle Trésor. Trésor, c’est la finance, une structure financière. Mais vous avez raison de poser cette question monsieur le journaliste. Vous savez, moi j’ai préparé un livre blanc sur la mise en place au pays des marchés d’étude de la dette publique. Ce livre devrait être produit en Belgique d’ici deux mois et ce n’est pas un livre pour remplir nos bibliothèques inutilement mais c’est avec l’objectif de mettre en place le marché de la dette publique sur le plan local. Et qui dit marché de la dette publique locale, dit marché du bon du Trésor, marché obligataire. Donc, l’Etat congolais a principalement deux possibilités de financement. Première possibilité, c’est la fiscalité comme on vient le dire tout à l’heure. Là nous n’avons pas assez de temps pour nous étaler sur toutes les réformes qu’il faut mettre en œuvre pour réorganiser la fiscalité intérieure et extérieure de l’Etat mais nous avons apprêté une documentation sur ça. Ce qu’il faut savoir, il est tout à fait normal que la fiscalité ne soit pas en mesure de couvrir tous les besoins d’un programme économique de l’Etat.

En ce moment-là, le gap doit être financé par l’épargne d’abord intérieure, pas extérieure. Et qui dit épargne intérieure, dit tous les dépôts bancaires, toutes les épargnes des ménages, et des investisseurs locaux. En ce moment-là, l’Etat peut émettre des titres de la dette pour lever l’épargne intérieure et financer le gap, entre les dépenses et les recettes de l’Etat. Cela n’a aucun effet nocif sur la valeur de la monnaie nationale (Franc congolais, CDF), sur le pouvoir d’achat de la population et sur l’inflation. C’est ce qu’on appelle le financement sain du déficit de l’Etat. Mais seulement, nous devons veiller à ce que le déficit de l’Etat, le déficit du Budget ne dépasse pas 5% du P.I.B. C’est là que je félicite le Ministère national des Finances, nous sommes en phase avec les critères des performances économiques. En tous cas, depuis plusieurs années, nous n’avons pas de déficit, peut-être en 2016 où nous avons fait un déficit de 503 milliards de CDF quand le Premier ministre Matata Ponyo est parti et c’est avant l’avènement de Samy Badibanga. Sinon, depuis plus de 10 ans nous faisons des déficits qui sont inférieurs à 5% du P.I.B. C’est déjà bien. Mais, il faudra en ce moment-là que le déficit ne soit pas couvert, comme actuellement, par le financement de la Banque centrale mais plutôt par un financement issu des émissions des titres de la dette publique, bons du Trésor et obligations du Trésor. Et là ça n’aura aucun effet négatif sur le pouvoir d’achat.

Par contre, cela va contribuer à suppléer à la couverture des besoins d’investissement, de fonctionnement et d’infrastructures. Surtout, d’investissement de l’Etat. Il est même aberrant aussi de couvrir des besoins de fonctionnement par un emprunt. Non, ça ne sera pas bon. Il faut couvrir plutôt les besoins d’investissement public par un emprunt, parce que l’investissement va produire et cela va permettre de rembourser cette dette contractée.

Monsieur le Gouverneur, vous avez dit tout à l’heure que nous sommes un peu victimes d’une pratique coloniale, celle de penser que des gros investissements doivent venir de l’extérieur. Est-ce que la RDC a suffisamment la capacité de collecter l’épargne locale ?

Exactement oui. Vous savez aujourd’hui comme je vous l’ai dit au début de cet entretien, nous collectons une moyenne de 350 millions de dollars américains mensuel, 4,5 milliards annuel, mais quand vous voyez au niveau du Parlement (Assemblée Nationale et Sénat), on adopte même la Loi de Finances (LOFIP 2019) qui prévoit des recettes fiscales autour de 6 milliards de dollars, c’est malheureux pour un pays de 90 millions d’habitants.

Déjà, lorsqu’au niveau des représentants du peuple, on adopte un Budget qui ne représente même pas 10% du P.I.B., parce que le P.I.B. aujourd’hui de notre pays est autour de 54 milliards de dollars. Le principe, 6 milliards de dollars divisés par 54 milliards de P.I.B., ça représente combien ? A peine 10 – 11 % du P.I.B. Alors que le Nigéria qui n’est pas très développé, mobilise autour de 25%. La Chine 40%. Les pays développés autour de 45%. Mais combien pour la RDC ? Je vous renvoie à la dernière classification de la Banque Africaine de Développement (BAD), des 52 pays Africains sur le plan Fiscal. Nous sommes parmi les derniers. Je crois qu’il y a la RDC, suivie de l’Erythrée et puis, la Somalie. Vous voyez que c’est ridicule. Nous sommes le pays qui collectons le moins possible des ressources fiscales pour financer son activité économique. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y a cette fraude fiscale et des fuites des flux financiers au pays. Nous devons nous réorganiser.

Les analyses faites par nos experts indiquent que notre économie est extravertie dans la consommation courante de la population, 80% des biens de consommation sont importés. Mais on devrait quand même tirer profit de ces importations de 80% pour 90 millions d’habitants. Vous le savez très bien monsieur le journaliste, quand on importe du riz, du poisson, de la viande, sans compter les produits manufacturiers, ces importations sont dédouanées auprès de neuf (9) pays voisins qui nous entourent. Pour la plupart, au moins 80%, les 20% passent par nos douanes intérieures. Les autres 80% par les douanes extérieures. Allez à Kasumbalesa, dans l’ex Katanga, je ne peux pas vous donner les résultats des pratiques courantes dans cette partie du pays. Un container qui vient, à 100 mètres, vous le voyez là-bas, on paye la douane aux Zambiens et pas chez nous.

Ce ne sont pas de choses qu’on ne voit pas, c’est visible et on laisse faire. La marchandise est consommée en RDC mais les frais des douanes sont perçus par les pays voisins. Je me pose la question si le fait d’être entouré de neuf (9) voisins est une malédiction ? Je dis non parce que, c’est une bénédiction. Aujourd’hui, ces pays ont intégré l’instabilité de la RDC dans leur richesse. Si la RDC se stabilise, c’est un calvaire pour eux. Si la RDC reste instable, c’est un bonheur assuré pour eux. Les 20% qui entrent chez nous font l’objet de la fiscalité mais les chiffres indiquent que c’est seulement 20% vont au Trésor public, sans oublier les exonérations. Les 80% sont repartis entre les services publics que vous connaissez et des taxes illégales. Voilà la situation générale du pays.

Nous avons travaillé sur cette question depuis longtemps mais le problème est que les réformes qui sont-là ont difficile à être mises en œuvre à cause de la résistance. Voilà le problème. Je suis optimiste, une fois que le Gouvernement est mis en place, tout va revenir à la normale et l’activité économique va s’accélérer.

Propos recueillis par Willy Kalengay. Texte par Dieudonné Buanali.

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